LE CHEMIN DE LA LIBERTÉ
Source : La Maharthamanjari de Mahesvarananda - Traduction et commentaires de Lilian Silburn
65 - Merveille ! pour ceux qui sont identiques à Siva et dont les derniers vestiges de peur sont détruits, il existe une double efficience : surabondance de bonheur à l'intérieur du cycle des renaissances, gloire aisée à obtenir sur le chemin de la liberté.
Affranchi de la dualité, de ses doutes et de ses terreurs, le sivayogi, parvenu à l'identité avec Siva demeure dans une paix inébranlable au milieu de toutes ses activités. Il déverse sans arrêt sa grande félicité sur tout ce qui l'environne. L'univers, qui pour l'homme ordinaire n'est que samsara douloureux avec ses morts et renaissances sans fin, lui apparaît comme une source ininterrompue de jouissances variées, comme un prodige, un miracle incessant : « Là où les douleurs mêmes se transforment en bonheur, et le poison aussi en un nectar d'immortalité, où le cycle de l'esclavage devient la délivrance, là est la voie sivaïte ».
Sans avoir à renoncer à l'univers, le yogi sivaïte obtient aisément la libération ; lui seul et non l'homme du monde adonné aux plaisirs, peut vraiment jouir de l'univers. Il fait tout ce qu'il veut, ne se soumet à aucun interdit puisque tout est identique à Siva et, sans jamais quitter le Centre, en pleine conscience universelle, dans la gloire et le ravissement du Cœur, il éprouve les joies les plus variées. La Paratrimsika le décrit en ces termes : « Quiconque possède une telle connaissance (celle du mantra du Cœur) obtient sans aucun doute l'initiation qui mène au nirvana, pour laquelle il n'est pas besoin de graines de lila, de beurre fondu, ni d'oblation; bien qu'il n'ait jamais vu le cercle de l'initiation extérieure, il jouit éternellement des pouvoirs surnaturels (qui donnent jouissance et libération), il est un yogi, un initié ». (sl. 18 et 25).
Un excellent muni du Vamamarga chante de même : « Je jouis pleinement de la femme sans encourir souillure aucune, je suis digne d'accomplir les activités diverses du kulayoga. Je me suis détourné de l'ignorant esclave. J'ai pris refuge en Bhairavi. Je suis ardent au service du vénérable maître spirituel, je suis Bhairava, je suis Siva ! » Un grand yogi peut suivre parallèlement plusieurs voies, celle de la Main-gauche (Vamamarga ) qui ne fait pas fi des trois interdits : viande, alcool et relations sexuelles, le kulayoga avec ses rites intérieurs, et aussi s'adonner à la connaissance, à l'adoration, à la vénération du guru ou à l'identification à Siva dont il possède les pouvoirs et la liberté absolue : au cours de ces activités variées, ce yogi ne perd jamais contact avec le Soi indifférencié, sa réalisation (siddhi) se ramenant à la fulguration émerveillée de sa propre essence.
Plusieurs textes décrivent sa double efficience (yamali siddhi) comme un flux et reflux constant qui anime l'océan de la Conscience : « Nous offrons nos hommages à Siva, Lui qui en ouvrant et en fermant les yeux fait disparaître et apparaître l'univers. » (S.K. 1). S'il manifeste son essence, l'univers disparaît et s'il la cache, l'univers apparaît. Abhinavagupta dit aussi: « L'état de sujet conscient consiste essentiellement en sa propre vibration ténue (parispanda), ébranlement de la conscience caractérisé par connaissance et activité, rétraction et épanouissement, éveil et repos. » (Laghuvrtti, p. 5, 1. 3). La yamali-siddhi, double efficience qui est unité du sujet et de l'objet, de puissance et de conscience, correspond d'après Mahesvarananda au rudra-yamala de la Paratrimsika, union intime (melapa) de Siva et de l'énergie, et dont le sens transcendant est éveil et repos propre à la fusion bhairavienne, l'ardeur (udyoga) qui fonctionne éternellement. (P. T. v. sl. 35).
Abhinavagupta enseigne à ce sujet qu'en s'appropriant le mantra du cœur, on a tout atteint car les pouvoirs surnaturels en procèdent. Le système Trika ne pose aucune restriction quant aux moyens de s'en saisir ; pourtant connaissance et vœux n'offrent aucune aide ; seule la destruction complète des doutes est requise : en effet, le doute fait obstacle par ses fluctuations à la parfaite absorption, prise de conscience dont la saveur est unique (P. T. v. p. 14, l. 12). Pour mettre un terme aux doutes et aux alternatives, il faut atteindre le son, dhvani, source vibrante associée aux mantra qui font émaner le monde et le résorbent ; on utilise à cette fin une excitation intense, l'amour par exemple, qui permet de s'emparer du premier ébranlement de la conscience, de cet état indifférencié (avikalpa) qui comporte à la fois compréhension intuitive et immédiate et extrême vibration obtenue en se concentrant sur le son : « A la fin de l'union sexuelle il y a un son qui se présente sous forme de la résonance spontanée (dhvani) jaillie involontairement de la gorge de la bien-aimée ; c'est là le Son impérissable et indistinct qui ne requiert ni méditation ni concentration pour se produire. Si l'on y fixe la pensée, on deviendra soudain maître de l'univers ». Ce sitkara, nommé ainsi par Abhinavagupta, (T.A. V. 142) a même origine que l'anahata, son qui jaillit sans être émis volontairement, et que la syllabe sacrée, l'impérissable (aksara) qui réside dans le cœur de tous les hommes ; son en soi, inévolué (avyakta), il ne connote rien et rien ne le connote : on ne peut qu'attirer l'attention sur lui, indiquer qu'il existe. Imprévisible et sans que rien puisse lui faire obstacle, il surgit des profondeurs indifférenciées en échappant à toutes nos constructions factices, tel ce cri du cœur que fait pousser un amour intense (bhakti).
En guise de conclusion et pour montrer que délivrance et jouissance ont une saveur unique, Mahesvarananda cite une stance d'Abhinavagupta : « En ce suprême état bhairavien bonheur et douleur, lien et libération, conscience et inconscience ne sont que dénominations ; ils désignent une seule réalité comme cruche et pot s'appliquent au même objet. » (T.A. II. 19)
66 - Grâce à cette Réalité dont l'essence est ambroisie, ne l'effleurerait-il qu'un instant, tout être qui transcende tout obtient la Gloire perpétuelle et universelle.
Le second hémistiche de ce verset répète à quatre reprises le terme sarva, tout, afin de mettre en valeur l'universalité de la gloire ainsi découverte : pour tous les temps, cette gloire totale reste à la portée de tous les hommes. C'est la grande Existence (mahasatta), jaillissement du Cœur. Si par un coup d'œil du maître, on la reconnaît intuitivement (nirvikalpa), ne serait ce qu'une seule fois et en un éclair, on la possède à jamais puisqu'elle est éternelle : « Au moment précis où le nirvikalpa lui est révélé par le maître, en vérité il est délivré et il reste là tout à fait comme un automate. » Le désir a perdu son empire sur lui et ne le stimule plus. Goraksa cite ensuite divers passages de la Paratrimsika et de ses commentaires par Abhinavagupta pour montrer qu'un contact même fugitif avec l'immortelle Essence suffit, car celle-ci reconnue pour toujours, fait de qui l'appréhende un libéré vivant : l'ambroisie qu'elle déverse consiste en joie mystique et en conscience absolue, indiscernables tant elles sont unies. « Lorsque ce germe du cœur est énoncé, une grande multitude de formules et d'attitudes deviennent aussitôt propices. Puis selon la durée de sa concentration, l'homme dont le corps plonge en ce germe dévoile passé et avenir si on l'interroge ; il parvient à se tenir dans le firmament du Cœur si la concentration se prolonge et, si elle dure plus encore, toutes les Mères et les maîtresses omnipotentes du yogi, les héros (vira) et les siddha, leurs maîtres ... inspirés par Bhairava lui donnent l'initiation ... ainsi que l'efficience suprême ou le fruit souhaité ». On trouve dans ce Tantra au sujet du caractère subit de cette permanente illumination : « Le Transcendant confère immédiatement la libération dès cette vie ». Et encore : « Le Cœur du Dieu des dieux accorde aussitôt yoga et libération ». Abhinavagupta précise dans sa glose : « Celui qui obtient le germe du cœur perd ses entraves au moment précis où il l'acquiert », le cœur identique à Bhairava se révèle alors et c'est là l'absorption nommée bhairavayamala ou union indissoluble de Rudra et de la yogini, de Siva et de l'énergie.
C'est, d'après la Paratrimsika (36), en s'exerçant aux concentrations prolongées que surgit l'efficience et que l'on atteint l'omniscience. Mais Abhinavagupta ajoute qu'on peut sans exercice obtenir la parfaite libération durant la vie. De son côté Somananda se demande : à quoi bon contemplation et activité des organes quand on a reconnu la Réalité sivaïte et qu'on s'y tient avec fermeté. Dès que l'on a touché le but, il n'est nul besoin de le vérifier. Étant Siva même, pourquoi chercher des maîtres pour vous initier ? Si ceci vaut théoriquement, dans l'absolu, où la Conscience n'a point à être révélée puisqu'elle brille de son propre éclat, en fait il est nécessaire que le maître de l'énergie, guru accompli de l'école Kula, accorde sa grâce en écartant sans effort les obstacles qui cachent au disciple la glorieuse Réalité et lui permette ainsi de reprendre conscience de soi.
67 - Cette gloire est plus cachée que le caché, plus évidente que l'évident lui-même. Lorsque tombe sur eux le regard du Maître spirituel, le premier membre de cette alternative n'existe plus pour ceux qui sont comblés.
Siva, nous l'avons vu, cache et manifeste simultanément son Soi grâce à sa libre énergie, ainsi sa glorieuse Réalité est à la fois secrète et patente ; c'est ce que déclare un verset célèbre du Paratrisikatantra (2) où la Déesse se plaît à jouer sur les deux interprétations possibles de l'expression mahaguhya : « O Tout-puissant ! Toi, mon propre Moi, révèle-moi ce mystère, le grand non-mystère (maha-aguhya ou grand mystère maha-guhya). On qualifie de secrète, mystérieuse, l'énergie du cœur parce qu'elle reste invisible dans la caverne de l'illusion où règne l'ignorance de la véritable essence ; tout en y demeurant présente, elle ne peut être perçue. Mais elle n'a rien de secret puisque, éternellement révélée, elle repose dans notre cœur comme une énergie vibrante que nous pouvons éprouver lors d'une extrême excitation. Le véritable et pur Savoir consiste en l'union indifférenciée du trikona, triade de sujet connaissant, connaissance et connu ; mais quand il se reflète en maya, illusion, la division se fait jour, et cette glorieuse énergie n'étant pas reconnue en sa plénitude, on la nomme très cachée (mahaguhya), le triangle de l'harmonie se trouvant dissimulé et l'indifférenciation voilée. Ce grand secret non-secret correspond au Cœur, Science pure et lieu où l'univers prend naissance. Par ce secret, quand fulgure de façon ininterrompue Bhairava, on prend conscience de soi, du Je, et l'on s'émerveille de sa propre efficience (mantravirya) dénuée de tout caractère artificiel parce que le Je appartient à la lumière consciente innée.
Comment ce mystère devient-il très évident ? Grâce au guide et à son coup d'œil bénéfique. Il arrive que le regard du maître accompli tombe sur le disciple qui, illuminé par la grâce, perce le mystère d'un trait en reconnaissant son propre Soi comme Siva même. Cet homme ne renaîtra plus. Par l'initiation toute intérieure qu'il reçoit ainsi sans faire le moindre effort, la Réalité de Siva lui est donnée (diyate) et ses liens sont détruits (ksapyate) ; ces deux racines ainsi unies nous livrent le sens profond du terme diksa, initiation. Les Agama l'affirment : « Le Dieu Siva initie les êtres en prenant l'aspect du maître kula ». C'est par sa compassion (karunya) en effet que Paramesvara en personne entre dans le corps du guru : « Sankara, donneur de paix pénétrant dans le cœur du maître accorde sa grâce », dit Abhinavagupta. On trouve à ce sujet dans le Kiranasastra, agama perdu où Siva conversait avec Parvati : « O Bien-aimée ! les hommes sont délivrés par l'initiation aussi bien que par l'illumination spontanée mais l'initiation dépendant du maître libère uniquement des entraves, tandis que l'illumination agit d'elle-même et permet de réaliser l'essence absolue de façon permanente et indépendante. »
Bien que toujours présente, la Réalité qualifiée de pratibha doit être révélée grâce au guru, qui ne fait que repousser les obstacles la cachant aux regards : la Réalité se dévoile alors comme le feu lorsqu'on écarte les cendres. Il faut abandonner toutes les connaissances issues des organes sensoriels et de la pensée si l'on veut s'établir dans une illumination totale (pratibha) comme au lever du jour on éteint toutes les lampes. Ce type d'illumination spontanée relève d'une grâce des plus intenses et de l'initiation intérieure dite de Siva lorsqu'un disciple s'absorbe en Siva, appréhendé comme identique à sa propre essence tandis que ses pensées dualisantes s'effacent d'un coup. L'ignorance disparaît et le Soi resplendit. Une telle absorption dans l'énergie de Rudra confère le don de poésie, la maîtrise sur les éléments (eau, feu, etc.), le succès dans les entreprises et surtout l'efficience des formules. Une autre grâce intense mais plus douce conduit au maître parfait (sadguru) semblable à Siva et qui connaît les niveaux de la réalité en leur essence. C'est lui qui, par un coup d'œil ou un simple contact, illumine un disciple dont il est satisfait en lui dévoilant l'efficience du mantra, le Je suprême. La grâce intense confère donc, en ces deux derniers cas, la puissance en même temps que la connaissance salvatrice.
A côté de l'initiation divine, Mahesvarananda mentionne deux initiations moins élevées où la grâce n'est pas aussi intense : la première dite de l'énergie, utilise l'activité de la pensée et se rattache à la kundalini ; la seconde, proprement individuelle, fait appel aux diverses fonctions des organes mentaux et corporels.